Le Moine Zen de Fukushima

Le moine de Fukushima (extrait mondo Sesshin de Kanshoji 19 11 16)
Taiun Jean-Pierre Faure

       
La chose fondamentale nous disent Shantideva et tous les maîtres Zen : il faut devenir Bouddha, embrasser la situation, en s’appuyant sur rien, sur rien, pas sur le devoir, sur rien, juste parce que le cœur est ouvert. Et alors tu partages les joies et les peines de l’autre, l’autre dans sa totalité te vient droit au cœur, tu le ressens dans ton cœur, mais après, bien sûr que si tu comprends l’autre, sa peine, son bonheur, tu peux l’aider à accroitre son bonheur, c’est ce qu’on appelle l’amour, tu peux aider à faire décroitre sa souffrance, c’est ce qu’on appelle la compassion, mais bien sûr toutes tes capacités d’intelligence, de volonté sont totalement utiles, profondément utiles. C’est ça qui est difficile.
Il y a cinq jours de ça, il y avait un moine qui faisait un tour en Europe et qui venait voir un peu comment nous pratiquons, intéressé de voir comment en Occident le Zen se développe ; l’Occident a son propre génie, le christianisme par exemple, ou le judaïsme ou l’islam, vont forcément influencer la façon de pratiquer bouddhiste. Ce moine a été choisi parce qu’il vient de la région de Fukushima, et dans son département à la préfecture de Fukushima il y a eu 20.000 personnes qui sont mortes, soit par le tremblement de terre où le toit leur est tombé sur la tête, ensevelis dans les décombres, soit parce que le tsunami a déferlé et les a écrasés, engloutis, soit parce que suite à cela la centrale a disjoncté et a fonctionné de façon folle. Il a eu des proches parents qui sont morts, des amis, des gens très proches du Temple, et aujourd’hui il est entouré de personnes dans une zone totalement dévastée, et ceux qui sont restés sont ceux qui, comme d’habitude, n’ont pas eu les moyens de fuir, et qui sont dans une zone qui ne cesse d’être radioactive, le paysage a été défiguré, où 19.000 personnes sont dans des gymnases ou des préfabriqués, et leur avenir est plutôt sombre, car ils savent très bien que les taux de radioactivité qu’ils ont reçus vont tôt ou tard se transformer en maladie. Il nous disait surtout c’est que si la dernière pile, qui était d’une autre technologie, s’était vraiment déclenchée, et qu’on ait perdu son contrôle, aujourd’hui le Japon serait rayé de la carte. Il continuait en disant : le monde aussi serait allé à sa perte. La catastrophe a été immense et on a vraiment frôlé encore bien pire. On a échangé et on lui a demandé : mais alors quelles sont les options qui ont été prises ? Option immédiate on a tout arrêté, mais aujourd’hui ça repart, souterrainement.
Donc les êtres humains sont devant ce choix : ou on revient, on s’éveille et on laisse tomber le nucléaire, et bien non, aujourd’hui la majorité des personnes sont revenues par avidité à quelque chose qui met la vie des autres, de ses enfants, de la planète, en danger, et nous sommes comme ça, c’est ça le vrai problème. Comment ne pas suivre son mental et seulement sa conscience personnelle.
Je reviens sur l’histoire de ce moine, on lui a posé la question: vous, vous tenez à vivre au milieu de ces sinistrés, quelle aide apportez-vous à ces gens? Il nous dit : vous pouvez imaginer que ces personnes qui n’ont pas toujours de quoi manger, qui n’ont plus de maison dont le fils, la fille, la femme, sont morts ou qui sont en train de se faire irradier, il y a plutôt une sinistrose, cette personne n’est pas tellement heureuse, on pourrait comprendre ça, et lui dit : ceux qui l’ont vu hier ont vu un visage tout à fait ouvert, tout à fait souriant, ce que j’appelle un beau visage de clémence. Lui qui vit au milieu d’eux, quand ils le rencontrent, ils voient que cet homme, qui lui aussi est irradié, qui lui aussi a perdu des proches, des amis, qui sait que tôt ou tard des maladies graves vont se déclencher, mais qui cependant est totalement serein. Mais cet état d’esprit ne se fabrique pas, c’est seulement parce qu’il va au plus profond de lui, c’est-à-dire dans sa dimension de Bouddha, et ce faisant il aide les autres, et les gens, quand ils le voient, leur visage change.

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