Atelier DESSIN au dojo

Moine zen contemplant deux coqs

Moine zen contemplant deux coqs

J’ai eu la chance de suivre les cours d’un vrai maître de dessin, à la fin des années 1950.

« Dessinez ce que vous voyez et non ce que vous savez. »

Une petite quarantaine d’années de professeur de dessin en collège et en lycée, une production artistique personnelle, des séances de dessin scientifique, dispensées sur des chantiers de fouilles préhistoriques, m’ont permis d’approfondir cet enseignement. En 1979 Betty Edwards publie « Dessin et cerveau droit »

, des éléments de sa méthode  vont enrichir ma démarche.

La pratique de zazen en tant que moine zen m’a conduit vers une recherche plus intérieure, plus intime.

On compte trop sur l’idée que l’on se fait des formes, lignes, valeurs, couleurs, la mémorisation des choses est le plus souvent imprécise. On associe à la vision directe une idée fausse de l’objet et on va trop vite, sans voir, sans regarder parce qu’on regarde plus le papier que le sujet à dessiner.

Il s’agit d’oublier ses points de vue sur la représentation des objets, en lâchant prise, en remettant le compteur à zéro. La vision se renouvelle par l’oubli de ce que l’on croit connaître, une sorte de « démémorisation ».

Shitao, Propos sur la peinture, 1710

Dessiner hors la loi, la seule règle c’est l’absence de règles. Le dessin est engendré par le cœur-esprit, « shin ». Si l’esprit a une vision claire, pure, le dessin ira jusqu’à racine des choses.

Un point par rapport à un autre point et c’est le premier trait, celui qui va générer tous les autres, le premier pas sur le chemin. Le deuxième trait est mis aussitôt en relation avec le premier : rapports de position, d’angle, de longueurs, de formes, et ainsi de suite. Mais tant que cette mise en relation n’est pas observée, analyser, perçue, ce n’est pas la peine de commencer le dessin. Tout est contenu dans cette compréhension en amont de  l’œuvre, en cela, le premier trait contient potentiellement tous les autres, c’est un peu le Trait Unique de pinceau de Shitao, même si cette notion est très ouverte quant à la technique, à la dimension cosmique, du plus petit à l’infini.

Ce qui ressemble à une règle n’est que la porte d’un long apprentissage d’observation, d’analyse, de perception, de retranscription, prélude d’une pratique libérée, dans laquelle l’acte va surgir naturellement, inconsciemment, automatiquement. Dans cet acte le mouvement des formes sera saisi et propulsera le trait de façon plus gestuelle sans que soit les relations du départ. Et il en est de même pour la lumière, les matières, les couleurs.

Toute cette progression n’est pas une fin, un but, c’est une démarche sans recherche de profit ni de gloire, c’est « mushotoku », et ça permet de dépasser la simple figuration, par une compréhension profonde, intime, d’ordre spirituel, de l’au-delà des apparences.

Le dessin devient la conséquence naturelle, inconsciente, de cette vision intérieure des objets, prête à se concrétiser, embryon au fond de l’âme. La main dessine ce que le cœur lui propose.

Ce n’est seulement qu’à ce moment là que s’évapore la nécessité de regarder  le sujet.

Le geste de la main s’inscrit automatiquement sans ajouter quoique ce soit, sans volontarisme.

Par l’œil, la rencontre entre l’objet et le cœur-esprit (shin), contient le potentiel de l’œuvre, elle préfigure l’image finale dans sa totalité, sa plénitude. Le dessin s’élabore à partir de cette prise en compte, ce qui existe avant n’est qu’une idée personnelle, un projet plus ou moins en rapport avec une réalité « objective ».

Autant la compréhension du sujet à dessiner doit être précise et établie, autant l’attitude de l’esprit doit être libre, fluide, sans aucune fixation.

Par l’absence d’idées préconçues l’esprit reste ouvert, vide, donc prêt, sans demeurer sur rien. Ce vide permet une possible réceptivité, il ne demande qu’à être plein dans toute la richesse du terme.

Révéler l’objet de façon plus ou moins précise ou le suggérer de façon plus ou moins

abstraite, dans son essence, dans l’essentiel, par la forme, la matière, les contrastes, les couleurs, le mouvement…etc.

Le but n’est pas la seule imitation photographique, celle-ci peut être un style, une forme plastique de l’aboutissement de l’œuvre, mais à côté de cela il y a une infinité de solutions. Un esprit libre va faire des propositions  liées à sa personnalité qui n’est pas remise en question mais qui n’est pas un préalable, propositions liées aussi au filtre de la vision et de l’analyse, à l’apprentissage, aux limites physiques, corporelles, gestuelles. Le résultat de cette démarche peut traduire un style, une personnalité, un talent, qui n’étaient absolument pas recherchés au départ.

Claude Shindo Hervé